Les crumbles de Miss Alfie

Des crumbles de vie, des goûters de petits bonheurs, des repas de petits plaisirs...

mercredi 2 mai 2007

Entre printemps et été

rennes___23

Vendredi après-midi.

Le soleil filtre à travers le voile nuageux.

Dans l'air, parmi l'odeur des fleurs et de l'herbe fraichement coupée, celle du week-end.

Devant les lycées, des groupes discutent, des jeunes filles presque femmes et encore enfants remettent négligemment leurs cheveux derrière les oreilles en machant un chewing-gum, tout en regardant en discrètement les garçons de l'autre côté de la rue.

Dans les parcs, on s'assoit, on s'allonge, on discute, on rêve, on ferme les yeux, on écoute les oiseaux, les fontaines, les bruits de la ville qui semble si lointaine, les pas des promeneurs dans les allées, les enfants qui jouent, un air de musique qui vient de loin.

Dans les rues piétonnes, on erre, on se promène, on profite, on flâne, nez au vent, sac à la main, veste sur l'épaule, pull sur le bras et écharpe en vrac.

Saison où les sandales cotoient les bottes,
           où les manteaux taquinent les débardeurs,
           où les lunettes de soleil concurencent les chapeaux,
           où la chair de poule s'acoquine avec les coups de soleil.


Texte © Miss Alfie 2006
Image © Miss Alfie 2006 (Rennes, vers la Rue de Brest)

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vendredi 27 avril 2007

Délit de fuite

Sommeil

Elle a passé sa longue chemise de nuit usée, la blanche qui a un peu de dentelle en haut. Oh, de toute façon, à son âge, on ne fait plus la coquette, l'essentiel est d'être à l'aise. Mais ces pyjamas, non merci ! Elle a toujours dormi avec une chemise de nuit... Parfois elle dormait nue, mais c'était à l'époque où elle était encore jeune, quand avec son amour ils s'étaient unis dans le respect des règles de l'époque. Maintenant, elle se met parfois encore nue devant lui, mais sa peau est fripée, relâchée et tâchée. Mais il l'aime encore... Enfin, il l'aimait encore, il lui avait dit encore la veille... Mais ce soir, pour elle se glisse dans les draps en coton un peu rêches. Les enfants sont restés dormir, dans la chambre d'à côté, pour qu'elle ne soit pas seule... Et dire que plus jamais il ne sera là pour l'embrasser avant de s'endormir... Sur ses joues ridées, les larmes coulent. Les enfants sont là, mais elle est désormais seule à jamais... Mais comme ce lit est grand...

Elle a enfilé la chemise de nuit qu'elle met habituellement pour dormir. Cela fait trente ans qu'ils sont mariés, trente ans qu'ils partagent le même lit tous les soirs, trente ans qu'ils s'endorment main dans la main, trente ans... et même un peu plus. Avant le mariage, quand ils se fréquentaient, déjà ils aimaient s'endormir ensemble, même si ce n'était pas très bien vu à l'époque... Quoique, c'était la libération sexuelle... Enfin bon, trente ans, et pas une nuit, non pas une nuit séparée de lui... Trente ans et ce soir, le voilà parti à Paris pour une réunion des maires de France ! Habituellement, il ne voulait pas y aller, lui le maire de leur petit village, sans étiquette... Mais il sait qu'il ne se représentera plus, alors c'était l'occasion. Mais il fallait bien que quelqu'un reste tenir le restaurant, surtout en cette période estivale. Alors elle devra réussir à s'endormir seule... Mais comme ce lit est grand...

Elle a fourré avec rage la nuisette qu'il lui avait offert pour la dernière Saint Valentin dans le fond du placard. Elle a mis sur son dos un vieux jogging et s'est couchée comme ça. Trois ans qu'ils vivent ensemble, trois ans qu'ils ont dit qu'ils ne se cacheraient rien, trois ans qu'ils vivent en couple, trois ans qu'ils s'aiment, trois ans qu'il repousse la date du mariage. Avant de remiser la nuisette, elle avait rempli ses sacs de ses affaires, à lui, de ses chemises, caleçons, pantalons, pulls et autres jeux vidéos qui envahissaient le salon. Elle avait fait assez d'efforts comme ça, attendu assez longtemps, lui avait posé l'ultimatum. Il ne voulait plus l'épouser, il avait la trouille même du pacs, il n'osait même plus lui dire je t'aime, alors autant qu'elle le fasse pour lui, il n'aurait jamais osé partir... Alors nuisette ou jogging, le choix a été vite fait ce soir, pour une fois !... Mais comme ce lit est grand...

Elle s'est faite belle ce soir. Elle a passé quelques heures dans la salle de bain, souffert avec l'épilateur, vérifié la douceur parfaite de tous les endroits de son corps. Elle a rangé la salle à manger, laissé juste sur la table du salon deux verres et une bouteille de Bordeaux Grand Cru. Elle a changé les draps la veille, mis les plus jolis, la couette la plus moelleuse. Elle vérifie que tout est en place. Elle hésite à rajouter quelques bougies pour créer une ambiance plus intime. Elle a mis son déshabillé ivoire, mais elle a froid en l'attendant, alors elle l'a caché de son gros peignoir jaune. Et puis elle a reçu un texto, un contre-temps, un problème. Il n'arrivera pas ce soir, sans doute pas demain non plus. Tant pis, elle se sert un verre et s'installe sous la couette pour se réchauffer... Mais comme ce lit est grand...

Elle a enfilé son grand tee-shirt de pub, comme d'habitude, et pris un polar sur le sol à côté du lit. Les copains sont repartis de bonne heure ce soir, elle va avoir le temps de lire un peu avant de dormir. Elle s'installe toujours à gauche, et son nounours prend l'oreiller de droite. Elle se plonge dans son livre, elle se concentre sur les lignes et les mots pour oublier ces images de couples, ceux qui vont partager un instant d'intimité quand elle balancera l'ours gênant par terre pour pouvoir s'allonger en travers dans son lit en se demandant si un jour viendra où quelqu'un occupera ce trop plein de place et l'aidera à ne plus dormir en diagonale... Mais comme ce lit est grand...


Texte © Miss Alfie 2007

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mercredi 25 avril 2007

Pour toi...

Pour_toi_Pour_elle


Suite à un commentaire de
papistache lors de la publication de Pour elle... sur Paroles Plurielles, j'ai décidé d'écrire l'autre façette de cette mort programmée... tout en respectant les consignes de base, si ce n'est l'incipit...
C'est donc la suite du billet d'hier...

Ma belle,
Tu es assise dans ton fauteuil comme à ton habitude. Je l'ai tourné vers la fenêtre, tu pourrais y voir le square de la Cathédrale, y entendre les sons maladroits des élèves du conservatoire. Pour l'instant tu dors, et moi je t'écris cette lettre... Sais-tu que Jacques, ton élève préféré, y est devenu professeur de piano ? Tous les jours, lorsque je te laisse quelques instants pour aller chercher nos quelques provisions, il demande de tes nouvelles. Je lui réponds que ton état est stationnaire. Comme tu le veux.

Je te comprends tu sais. Tu ne maîtrises plus rien de ton corps depuis ce fichu AVC qui a bouleversé nos vies. Je me souviens des regards jugeant du début, des premières fois où nous avons osé sortir dîner ensemble quand tu étais encore fringante. Je ne dirai pas belle, car belle, tu l'es toujours. Tes cheveux blonds relevés par l'aide soignante, tes robes que je choisis et que tu approuves d'un clignement de paupières. Tout s'emmêle dans mes souvenirs, ceux d'avant et ceux d'après...

Ton absence dans cet appartement sera un vide plus grand encore que celui qui emplira ta chambre quand on retirera tout le matériel, le lit médicalisé, le lève-malade, tous les appareils qui permettent de te maintenir en vie... Mais quelle vie ma belle ? Ma soeur, ma cousine, mon amie, mon amante.

Mes yeux commencent à s'emplir de larmes, mais tu dors, tu ne le vois pas. Je mettrais cette lettre dans le cercueil qui t'emportera samedi matin. Si j'ai le courage, je te la lirais tout à l'heure, à l'heure où tu recevras une à une ces doses mortelles. Tu as tout choisi. L'heure, la manière, et l'après. Tu m'as déjà dit que tu ne voulais pas que je reste seule, mais comment trouver quelqu'un comme toi, qu'il soit homme ou femme ?! Nous étions nos deux moitiés d'orange.

Je n'ai jamais reculé devant les tâches ingrates devant lesquelles tu détournais les yeux, t'essuyer la commissure des lèvres avant de t'embrasser, te changer, te laver, te déshabiller, t'alimenter... Je sais, tu grimaces dès que je t'apporte ta tisane au citron, mais c'est le médecin qui l'a préconisé, il cache le goût des médicaments...

Et mon amour, je te promets que samedi, je mettrais sur ta tombe, non pas comme Hugo que tu aimais tant, "un bouquet de houx vert et de bruyère en fleurs", mais une corbeille de jonquilles, de roses et d'hortensias... Et je veillerai que chaque jour elle soit plus belle que la veille, comme toi mon amour qui me quitte ce soir...


Texte © Miss Alfie 2007
Image © Bellesahi

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mardi 24 avril 2007

Pour elle...

Pour_toi_Pour_elle

Et maintenant, ça suffit !
J'en ai marre de cette partition, de ces notes alignées et de ce rythme qui ne veulent plus se synchroniser avec mes doigts.
J'en ai marre de ces tisanes au citron qu'elle me sert tous les soirs avant de me coucher.
J'en ai marre des expressions apitoyées de ceux qui me rendent visite en me jurant que je rejouerai un jour.
J'en ai marre de ce filet de salive qu'elle essuie en m'embrassant le front.
J'en ai marre de ce fauteuil qui m'empêche de descendre dans le parc, dans lequel je passerai le reste de mes jours.

Oh oui, comme j'aimerai qu'elle m'emmène dans le parc, en bas, dans le cloître aux bancs de pierre.
J'aimerai qu'elle m'installe à l'ombre de la cathédrale ancestrale.
J'aimerai que l'air frais de ce printemps naissant apporte à mes oreilles les notes parfois maladroites des élèves du conservatoire.
J'aimerai les voir sortir après leurs répétitions, chargés de leurs boites à musique et à rêves.

Oui, ça suffit maintenant.
Ce soir sera le bon, elle le sait, on en a parlé.
Je ne peux plus vivre ainsi, je ne peux plus lui imposer de me voir ainsi.
Elle laissera quelques comprimés supplémentaires, de ceux qui sont si fort qu'ils endorment mon esprit et mes douleurs.
Elle me mettra cette robe dans laquelle elle aimait tant me voir lorsque nous sortions ensemble, en cousines, en soeurs, en amies, avant d'être amante au retour.

Et samedi, parce que je veux que ce soit samedi, elle déposera sur ma tombe une corbeille de jonquilles, de roses et d'hortensias.
Les jonquilles pour le printemps qui arrivait.
Les roses pour l'amour que nous partagions.
Les hortensias pour notre rencontre en Bretagne.


T
exte rédigé à partir d'une consigne de Paroles Plurielles en partant des photos de Bellashi proposées, avec pour incipit "Et maintenant, ça suffit !", tout en insérant de manière relativement naturelle les termes suivants : "cathédrale", "citron" et "corbeille".

Texte © Miss Alfie 2007
Image © Bellashi

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