vendredi 21 septembre 2007
Retour au départ
On vient de le conduire dans la salle commune. La jeune femme en vert l'aide à s'asseoir et rapproche la chaise de la table. Ils sont quatre à se regarder sans se parler. Derrière le bar de la cuisine américaine, une autre jeune femme s'active et fait couler un café. L'eau frémit dans la bouilloire et l'on sort du placard quelques biscuits.
La jeune blonde ressemble à une poupée. Elle est belle. Ils la regardent et sourient. Elle leur parle doucement et leur prend la main souvent. Quand elle voit qu'une grimace se profile sur un visage, elle les accompagne dans leur chambre et les guide vers les toilettes. Elle parle, volubile et futile, explique ce qu'elle fait, fait diversion et guide leurs gestes.
L'autre est noire, une vraie mama. Elle a souvent des tresses et parle avec son accent africain comme une mère de famille. Le matin, car elle travaille souvent le matin, elle les réveille en chantonnant et leur parle à l'oreille confidentiellement. Elle laisse souvent derrière elle une traînée de parfum entêtant.
Elles sont plusieurs à se relayer. La blonde, la brune, la noire, la petite ou encore la grande. C'est comme ça qu'ils arrivent à les repérer, car elles portent toutes la même tenue verte. Elles ont toutes la même voix apaisante et les mêmes mots qui chantent à leurs oreilles, les mêmes gestes qu'elles amorcent pour les guider quand ils sont à la salle de bain, quand ils s'habillent ou quand ils mangent.
Dans le couloir, une famille arrive et vient saluer les jeunes femmes avant de s'installer à une table où on va leur servir un café. On tente d'engager la conversation, on écoute et on acquiesce. On essuie la bouche, on ramasse le morceau de gâteaux échappé des mains. On prend des nouvelles des autres, on discute avec le personnel. Le temps passe vite et déjà vient l'heure de rentrer car le dîner arrive.
On salue les jeunes femmes, on embrasse son grand-père qui répond vaguement quelques propos dans une langue incompréhensible. Autour de l'autre table, monsieur Jean gratte inlassablement ses jambes bandées, madame Micheline soliloque en breton et mademoiselle Jeanne évalue le travail fictif de ses étudiantes en couture.
Avant qu'elle ne passe la porte, elle se retourne une dernière fois et voit son grand-père lever les yeux vers elle et répondre à son sourire, dévoilant sa bouche dépourvue de son dentier, et agiter une main d'un air enfantin...
Aujourd'hui, le 21 septembre, c'est la journée Alzheimer...
Texte © Miss Alfie 2007
De vous à moi...
Tu as raison, Alfie, il faut en parler puisqu'il existe des moyens de ralentir considérablement l'évolution de cette horrible maladie.
Gros bisous et bonne journée !
Oui, il faut en parler... même si moi, j'ai du mal à en parler...
Triste chose... Putain de maladie qui nous pend tous au nez. C'est bien d'en parler. Ca ne sert pas à grand chose, mais ça sert au moins à ne pas les oublier, eux qui ne peuvent plus se souvenir...
Purée j'ai raté ça?
J'avais oublié.
Des bizettes.
@ Tous : Pas besoin de réponses à vos commentaires... on pense à eux... Et je dédis ce billet à mon grand père, disparu le 26 décembre 2001 après plus de dix ans sous la coupe d'Alzheimer...
Très beau texte Alfie. Que reste-t-il sans les souvenirs? Comment construire un futur quand il n'y a plus de passé?
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